Bulletin n°10 ** décembre 2011 ** fondateur : Philippe Moisand

 

 

Bulletin n°10  ** décembre 2011 ** fondateur : Philippe Moisand Kertis-sligh-ride-115x150 Edito

                              Philippe Moisand

 

 

 

Vous vous demandez sans doute ce que la photo de cette toile d’un artiste inconnu vient faire dans notre Chardenois. La réponse se trouve dans le dernier article de ce numéro co-écrit par Geneviève, Daniel et Gaëtan Moisand. Vous y apprendrez que Carl Larsson n’est pas vraiment un inconnu, tout au moins en Suède et en Allemagne, et qu’il a longuement séjourné à Grez sur Loing, le Barbizon des peintres étrangers, où Maurice Moisand a passé de nombreuses années et a fini ses jours. Si vous n’êtes pas trop pressés d’en savoir plus, n’hésitez pas à vous arrêter en chemin sur le dernier chapitre de la très étroite collaboration entre Robert Picault et les Faïenceries de Longchamp. Vous y retrouverez notamment le souvenir du fameux décor à la poire (à lavement!) que Bonne Maman se procurait dans les bonnes pharmacies de la région. Vous ne manquerez pas non plus, après avoir lu (ou relu pour certains d’entre vous) l’article posthume de Christiane sur la figure légendaire de Lanon, de partager la joie de Mylène Duffour/Froissart à l’annonce de l’adoption par sa fille Florence et son gendre  Marc-Antoine  de deux petits colombiens.

C’est une bien belle histoire qu’elle nous conte là en ce temps de Noël. Merci à elle de nous faire oublier les vicissitudes du temps présent et de nous rappeler, si besoin était, qu’il y a des choses plus importantes dans la vie que la crise financière ou les élections présidentielles.

Le Chardenois vous souhaite à toutes et à tous un joyeux Noël et une bonne année 2012.

 

 photo de titre : le traîneau de Kerti par Carl Larsson

 

 

 

 

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                         3ème partie : Robert Picault, de Casamène  à Longchamp, allers et retours

                         Gaëtan Moisand

 

lgchp0004-106x150  Il est probable que Robert Picault commença, avant même son retour de Sardaigne où il était parti en 1963 (voir bulletin n° 9), à discuter avec les Faïenceries de Longchamp des conditions futures de sa collaboration. De part et d’autre, on arriva vite à l’idée que celle-ci devait désormais être permanente et exclusive.

A son retour,  en 1966,  ce projet se concrétisa par l’installation personnelle de Robert Picault et de sa femme Nelly dans la région, précisément à Valay, petit village de Haute-Saône, situé très exactement à  équidistance  (40 kms) de Longchamp et de Casamène (Besançon). Le choix est bien sûr délibéré et permettra à Robert Picault de travailler  la journée, au gré des impératifs de son nouveau job,  soit à Longchamp soit à Besançon-Casamène,  et de rentrer chez lui le soir.

Sa mission principale fut bien sûr de créer de nouvelles formes et de nouveaux décors pour Longchamp. A Casamène, Robert Picault continua l’oeuvre commencée avant son départ en  Sardaigne, en participant activement à la  création de modèles et de décors pour les carreaux de céramique. Nous l’avons déjà évoqué dans le bulletin précédent, en soulignant que, dans la période 1954-1963, c’est à Casamène plus qu’à Longchamp que R.Picault avait trouvé un terrain de collaboration avec la Faïencerie  : nous n’y reviendrons donc pas.

En matière de services de table, Robert Picault créa dès la fin des années 1960 une forme qui connut un très grand succès, la forme « Provence ». Le choix du nom n’est certainement  pas innocent : Robert Picault s’est inspiré des collections qu’il avait lui-même créées à Vallauris en 1948 et qui connurent  le succès que l’on sait plus de 60 ans durant (voir bulletin n°7).  Inspiration n’est sans doute pas le mot le plus juste : mieux vaudrait évoquer la permanence d’un « style Picault »,  car il y a bien chez lui une façon de faire constante,  un style commun à toute son œuvre. Picault n’a eu de cesse en effet,  pendant toute sa vie, de se renouveler, mais  sans jamais se renier.

Si le style Picault se prolonge à Longchamp, il n’y a pas pour autant  reproduction des collections de Vallauris, loin de là. D’ailleurs, même s’il l’avait voulu, il n’aurait pas  pu ; d’abord  parce que la collection Picault continue à cette époque de se vendre à Vallauris (Robert Picault est toujours propriétaire de son atelier et le restera jusqu’en 1979),  ensuite parce que les temps ont changé : la France s’urbanise à grands pas, tout en gardant encore  la nostalgie du terroir et le goût du  rustique et de  l’authentique. Enfin, nous sommes à Longchamp et plus à Vallauris : l’esprit n’y est pas tout à fait le même Dans ce contexte, les assiettes, soupières et autres pièces de la forme Provence  ne sont plus destinées à passer de « la cuisine à la table », comme l’avait voulu Robert Picault en 1950 en créant sa collection à Vallauris, elles en gardent quand même la trace et cherchent à donner  l’impression que ce pourrait être encore le cas. 

Les comparaisons entre les pièces RP de Vallauris des années 50 et les pièces correspondantes de la forme Provence des années 70 illustrent fort  bien notre propos. La  soupière est un bon exemple :

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Entre les 2 soupières, il y a sans conteste un style commun. Et pourtant, dans le détail, que de différences !  La première alterne de façon audacieuse et finalement harmonieuse les courbes et les angles droits quand  la seconde est tout en rondeur et en douceur. La soupière de Longchamp se veut certainement moins utilitaire que la première et  plus élégante, du moins selon les critères de l’époque. Au lecteur de décider où va sa préférence !

La comparaison des poêlons est, elle aussi, intéressante :

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Un poêlon dans sa définition traditionnelle est une poêle profonde, en métal ou en argile, qui va au feu. R. Picault respecte la tradition en créant son modèle à Vallauris, tout en la dépassant : il a en effet le double souci, que nous avons déjà évoqué, de l’utile et du beau pour que l’objet puisse aller directement du feu sur la table. Créé 20 ans plus tard à Longchamp, le poêlon de la forme Provence,  a d’évidentes correspondances avec celui de Vallauris : il garde en apparence l’aspect utilitaire du premier. Mais en réalité il n’est plus destiné qu’à la table  et du coup  perd son bec verseur. A vrai dire, il n’a plus du poêlon que le nom, il sert en fait de légumier ou de petite soupière.

La forme des assiettes de Vallauris et celle du « Provence » de Longchamp présentent une grande proximité :

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Les deux assiettes aux oiseaux présentées ici ont toutes deux été décorées par Robert Picault lui-même. Celle de Vallauris est en effet signée Picault en toutes lettres (1). Celle de Longchamp est bien de la forme Provence, mais c’est aussi une pièce unique, de la main de R. Picault, qu’il a réalisée pour la décoration de la cuisine de la Villa de Longchamp en 1973.

Mais c’est la forme qui nous intéresse ici : contrairement à la plupart des assiettes de l’époque, celles de Robert Picault ne présentent pas de marli, ce rebord au pourtour de l’assiette légèrement incurvé vers le haut. Chez Picault, le rebord de l’assiette plate se situe sur la circonférence de celle-ci. Petite nuance : l’assiette de Longchamp est encore plus plate, si l’on peut dire, que celle de Vallauris et son rebord encore moins accentué. Forme simple, épurée, qui correspond bien au style Picault des années 50 et qui s’insère parfaitement  20 ans plus tard dans la forme Provence de Longchamp. R. Picault n’est peut-être  pas le premier à créer cette forme d’assiette sans marli, elle  était en tout cas audacieuse en 1950.

Il n’y a pas que la comparaison des formes qui est intéressante. La comparaison des décors de  Vallauris et de ceux de la forme Provence de  Longchamp l’est tout autant :

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 lgchp0006_mod-150x121 Tous les décors de la forme Provence ne sont pas dans le style Picault  des origines, comme on le voit sur la photo-vignette ci-contre. Mais ce sont les décors de fleurs stylisées ( la Napoule  et  Collioure) bien dans la tradition Picault  qui connurent le plus grand succès. On  retrouve ci-dessous le décor Collioure  sur un prospectus  des années 70. La photo a été prise par R. Picault lui-même, chez lui à Valay, sur une table en cérastone de Casamène.

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 Robert Picault avait importé à Longchamp, dès sa 2ème visite en 1954, la technique de la poire (voir bulletin n°9) qu’il avait lui-même mise au point et qui fut si bien accueillie qu’elle fut utilisée dans maints décors créés à Longchamp  les années suivantes. Picault la reprit à son compte dans plusieurs décors qu’il créa lui-même pour Longchamp dans les années 70. Parmi ceux-ci, le plus beau est sans conteste le décor aux poissons. Celui-ci fut créé sur la forme « coupe », qui était prééxistante à son arrivée. Les poissons sont dessinés à la poire sur un superbe émail bleu « velouté ». Un service comparable a été également réalisé sur un émail noir,  mais c’est  sur le fond bleu que le décor aux poissons est le plus réussi : 

                                                       

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Un autre service a été conçu sur les mêmes principes que le précédent : le service gibier. Sur une forme préexistante à son arrivée à Longchamp, la forme carrée qui  fut très « tendance » dans les années 60, R. Picault conçoit un décor d’oiseaux et de végétaux, dessinés à la poire comme les poissons.

 

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gibier-15bb-150x150 Mais le service comprend aussi une tête de cerf, remarquable d’abord parce que le motif en est original (un cerf à visage humain?), ensuite parce que c’est sur cette même tête que Jacqueline Damongeot avait buté lors d’une des premières visites de R. Picault à Longchamp (voir bulletin n° 9). Lorsque celui-ci réintroduit « sa » tête de cerf dans ce décor créé 15 ans plus tard, la technique utilisée  est la même qu’à l’origine, celle de la brosse : petite brosse aux poils courts et durs avec laquelle la décoratrice enlève l’émail coloré en suivant le pourtour  d’un poncif, posé préalablement sur la pièce, jusqu’à faire apparaitre le blanc du biscuit. La pièce est ensuite ré-émaillée. Mais c’est une technique difficile à acquérir et, même si celle-ci est bien maîtrisée, comme ce fut finalement le cas pour Jacqueline, la réalisation de ce décor à la brosse exige quand même un temps extrêmement long. C’est pourquoi très vite la tête de cerf fut réalisée à la poire : sa réalisation en était plus facile tout en restant plus complexe que celle des oiseaux, des poissons ou  des feuilles. L’assiette présentée ici  a été réalisée à la poire.

collection-Sado-LGP806-b-125x150 Dans les années 70, Longchamp développa une activité d’ingénierie en Europe du Sud. Les 2 Robert, Picault et Moisand, partirent fréquemment ensemble au Portugal où la mission était la plus passionnante de toutes : il s’agissait de concevoir et de construire  une faïencerie ex-nihilo, des murs jusqu’aux formes et décors. C’est bien sûr R. Picault qui fut chargé de la création de ces derniers. Comme à Vallauris en 1948 il était désireux de connaître les traditions céramiques locales. A peine arrivé à Lisbonne la 1ère fois, il écuma les musées qui présentaient des collections de céramique. Il réussit au Portugal, comme à Vallauris ou à Longchamp auparavant, à créer  des objets neufs, modernes, en partant de la tradition et en la respectant.

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Robert Picault travaillera aux Faïenceries de Longchamp de 1966 à 1980. Bien que Longchamp  ait été vendu  en 1975 à Jean Verspieren, à l’époque principal actionnaire et président de la société Legrand, Robert Picault poursuit son activité après cette date au sein de l’entreprise. Il est vrai que le fils de J. Verspieren ayant renoncé à prendre la direction de la Faïencerie, le consensus s’établit très vite entre Jean Verspieren d’une part, Robert et Marcel Moisand d’autre part, pour que ces derniers poursuivent leur activité « comme avant », avec bien évidemment le maintien de Robert Picault à son poste de directeur artistique.

  m%C3%A9daill%C3%A9s-75-01b-300x272 L’année 1975 avait commencé par une grande fête à la Faïencerie, en présence du Préfet de Région, pour la remise de médailles du travail. Il n’y en eut plus jamais d’autres après celle-ci. Ce fut l’occasion pour Henry Moisand, lui-même médaillé, d’annoncer officiellement son départ en retraite. Sur la photo en début de §, Robert Picault préside une des tables du repas qui suivit la remise des médailles : les convives sont pour la plupart des retraités, comme Madeleine Damongeot, la mère de Jacqueline (au fond à g. le visage en partie masquée). Jacqueline Damongeot (assise à la droite de R. Picault) était, quant à elle,  en activité à cette époque : c’est elle d’ailleurs qui prononça au nom du Comité d’entreprise le petit discours d’accueil pour le Préfet. Discours dont elle tient à rappeler qu’elle n’en fut pas l’auteur, qui n’était autre que … Henry Moisand.

Robert Picault prit sa retraite 5 ans plus tard, en 1980. Il s’installa peu après à Besançon où il vécut jusqu’au décès de Nelly en 1996. Il retourna alors à Vallauris, qui était restée malgré un éloignement prolongé le lieu qui lui était le plus cher, sa patrie d’adoption en quelque sorte. C’est là qu’il décède en 2000 après une vie exceptionnellement riche en foisonnement créatif. Il aura été tour à tour ou en même temps artiste, artisan et industriel, ce qui est sans nul doute très rare. Et, qui plus est, il fut toujours aussi à l’aise et aussi doué, créativement parlant, quelque soit l’habit qu’il endossait.

Robert Picault ne fut pas seulement un grand céramiste. Il avait des qualités humaines (charme, délicatesse, gentillesse), qui le rendaient d’emblée sympathique à ceux qui l’abordaient. Ce mouvement premier de sympathie ne s’érodait pas avec le temps,  preuve que ces qualités n’étaient pas surfaites. On comprend mieux dès lors que la longue collaboration entre les Moisand et lui ait dépassé le strict cadre professionnel pour se muer en amitié. Laquelle fut profonde et durable…

Longchamp a certainement beaucoup compté dans sa vie professionnelle. On peut affirmer tout aussi bien qu’il aura beaucoup apporté à la Faïencerie, tant à Casamène qu’à Longchamp.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

(1) R. Picault a, de façon constante, signé les pièces réalisées par lui-même de son nom entier (sans prénom). Les pièces de Vallauris signées RP  ne sont pas de sa main et ne sont pas uniques contrairement aux précédentes mais réalisées de façon reproductible par les décorateurs de son atelier selon un modèle créé par lui.

 

 

 

Au terme de cette série sur Robert Picault, je tiens à exprimer ma gratitude à tous ceux qui m’ont soutenu et aidé dans sa réalisation.

Je remercie plus spécialement Anne Aureillan, fille de Robert Picault, pour ses conseils, ses remarques et son implication sans faille dans la mise en oeuvre de cette série. C’est bien grâce à elle que celle-ci a pu voir le jour, grâce aux archives et photos qu’elle conserve sur l’œuvre de son père et qu’elle nous a volontiers communiquées. Elle est la gardienne du temple, soucieuse du détail  et de l’exactitude : nous avons ainsi évité avec elle bien des erreurs et inexactitudes. Elle est surtout l’admiratrice la plus fervente de l’œuvre de Robert Picault. Et on la comprend…

Je remercie également Jacqueline Damongeot, décoratrice aux Faïenceries de Longchamp durant toute sa carrière. Elle était déjà à l’atelier de décoration la première fois où R. Picault y fit son apparition en 1954, elle était toujours là le jour où celui-ci partit en retraite en 1980. Elle nous a détaillé (avec patience !) les techniques qu’elles a acquises et maîtrisées pour réaliser les décors de R. Picault. Elle a gardé comme des talismans les objets de son métier et notamment cette petite brosse dure qui servait à la réalisation de la tête de cerf.   

Je remercie enfin ma nièce Céline Gresset, « matricule 423″, de m’avoir informé qu’elle avait en sa possession un  service « poissons »  à  la poire sur fond d’émail bleu, celui que l’on peut admirer dans ce dernier volet. Qu’elle le garde précieusement, il est magnifique et de plus certainement très rare.


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                 Christiane Moisand Bernard (1912-2008)


Mes premières images de Lanon, lointaines et assez floues, je les situe dans la cuisine du Chalet, à Longchamp. Notre grand-mère maternelle, Caroline, nous y  hébergeait pendant la guerre de 14. Mon père était maréchal des logis sur le front, ma mère gouvernait fermement la Faïencerie et le village tout entier qu’il fallait faire vivre en l’absence des « poilus ».

Lanon devait, à l’époque, approcher de la cinquantaine, elle était non seulement cordon-bleu, mais gouvernante de la maison, veillant sur les enfants, fourneaux et domestiques avec intelligence, énergie, dévouement.

Grand-mère lui avait, au départ, confié l’allaitement de sa petite tardillonne, Hélène, notre future mère. Eugénie (surnommée Lanon) avait alors dix-huit ans, elle avait été le souffre-douleur d’un village voisin où on l’appelait la fille-mère, avec un cruel mépris. Son bébé n’avait pas vécu, mais son lait coulait en abondance et ma mère fut grassement nourrie (notre grand-mère eût jugé inconvenant d’allaiter sa fille, ça ne se faisait pas dans notre bonne société).

Elle sut apprécier les qualités de la nourrice, et la fit initier aux secrets de la fine cuisine bourguignonne par deux villageoises de Longchamp, spécialistes des noces et banquets.

Eugénie, baptisée Lanon par sa nourrissone, devint rapidement une cuisinière remarquable et put, de ce fait, affirmer son autorité sur le personnel : femme de chambre, bonne d’enfants, valet, jardinier chargé de fournir des œufs, fruits et légumes, et,bien sûr, le cocher : le brave Cadet était bien souvent expédié à Dijon pour y acheter des produits introuvables sur place, poisson, foie gras, etc…

L’histoire raconte que notre pittoresque Lanon, mine rebondie, sourire protecteur, poitrine généreuse, voix criarde, fut chargée par mon grand-père de déniaiser, l’âge venu, ses fils René et Edouard. Lanon fut – noblesse oblige – très flattée de cette mission de confiance. La rumeur familiale dit qu’elle s’en acquitta avec savoir-faire et dévotion.

Les mauvaises langues ajoutent que grand-père lui-même ne fut pas insensible à ses charmes (??)

 

Lanon disposait – faveur spéciale – d’une belle chambre avec lit à baldaquin au premier étage d’un pavillon nommé lingerie. La repasseuse, installée au rez-de-chaussée, débitait les derniers ragots du village, que Lanon colportait avec une fidélité implacable.

Les années passèrent, Hélène devint une ravissante jeune fille, très douée pour la musique et la peinture. Une vieille amie de la famille organise pour elle une « entrevue » avec un brillant avocat au barreau de Paris, célibataire endurci. Cela se passait à Aiserey au château de Bossuet, où résidait la comtesse Léjéas très liée avec la sœur de Grand-père Moisand : coup de foudre de part et d’autre, mariage, installation du jeune ménage avec service assuré par Lanon, chargée par Grand-Mère de protéger sa fille des dangers de la capitale ! (1)

Naissance d’Henry, le « Dauphin », le « Roi de Rome », titres attribués par Grand-père Moisand à son premier descendant mâle. (2)

Lanon, chapeautée de la coiffe bourguignonne, promenait fièrement, dans les allées de Breteuil, un Henry cajolé, admiré, adulé, bourré de cadeaux par un grand-père gaspilleur et tendre.

Et c’est l’apparition de ma sœur Yvonne, petite princesse blonde et joufflue. Lanon redouble de vigilance envers la petite famille, qui se retrouve bientôt au chalet de Longchamp. Mon père ayant quitté à regret son cher barreau, son vieux Paris et ses joyeux amis pour sauver du désastre la Faïencerie gérée lamentablement par ses deux beaux-frères plutôt fêtards. La faillite eut été catastrophique pour le village… Que ne ferait-on par amour de son épouse ??…

Lanon prend définitivement ses fonctions de cuisinière avec Marie comme gâte-sauce, pauvre Marie soumise au Dragon des Fourneaux ! Elle épluche, tourne et mouline les potages, fait la plonge, raccommode chaussettes et torchons, ne se plaint jamais.

Lanon choisit une nourrice à ma naissance, elle sera aussi son souffre-douleur, les réprimandes pleuvent : « Louise ! Vous ne savez pas vous y prendre avec cette petite, regardez-moi faire et tâchez de ‘’faire pareil’’ ! »

Non seulement Lanon s’affaire dans la cuisine, mais elle a sans cesse un œil sur les marmots, elle distribue – selon le cas – huile de foie de morue pour fortifier, huile de ricin pour purger, elle prépare et monte chaque soir les tisanières dans les chambres et ouvre les couvertures. Au besoin, elle reste assise jusqu’à l’aube, près du lit d’un enfant qui est souffrant ou qui fait des cauchemars. Je la revois, à la lueur de la veilleuse, penchée sur moi avec une sollicitude bourrue. Plus bourrue encore quand elle me pose sur la poitrine un cataplasme brûlant et copieusement moutardé !

Cela se termine souvent par de sévères reproches à Maman : « Je lui ai tâté le front, elle a de la fièvre, je vous l’avais bien dit, je vais envoyer Cadet chercher le docteur Charbonneaux avant sa tournée. »

C’est ainsi que cet habile médecin de campagne, convoqué d’urgence par Lanon, en l’absence de Maman, sauva la vie de mon petit frère Robert, en plongeant les doigts dans sa gorge, pour en arracher les peaux formées par la diphtérie. Le pauvre petit étouffait, j’étais affolée : Robert était mon meilleur compagnon, inventant avec moi des distractions variées qui nous valaient les vociférations de Lanon. Nous étions, faute de jouets, très créatifs ! Un beau jour de l’année 1922, nous avons quitté le Chalet de notre enfance. Papa, dès son retour de la guerre, avait acheté un terrain voisin, Le Chardenois, et fait construire une villa « Belle époque, » la famille s’étant dotée de deux garçons, André et Marcel, exigeait plus d’espace.

La cuisine destinée à la vénérée Lanon, nous semblait le palais de Dame Tartine, avec son entrée particulière, office, arrière-cuisine. Nous en étions en général, exclus. Lanon ne supportait pas les fureteurs à la recherche d’une gourmandise. Elle nous conviait, de loin en loin cependant, et c’était la fête !!… beignets le jour de la Chandeleur, fantaisies au mardi-gras… (encore, Lanon encore !) Dans ces moments privilégiés, elle était pour nous la divinité suprême de l’art culinaire.

Nos parents recevaient souvent et fastueusement : la gigue de chevreuil « grand veneur « , les carpes et tanches de l’étang en « meurette » ou en « pochouse », au Pommard bien sûr, étaient célèbres à Dijon et alentours. Très appréciées aussi des directeurs des Grands Magasins de Paris lorsqu’ils venaient faire leurs commandes de nouveaux décors.

Chaque matin, pendant que Papa prenait son petit déjeuner au lit, des échos montaient joyeusement de la cuisine. Lanon servait parcimonieusement le petit vin blanc aux habitués : Marcel, le valet de chambre, Coco, peintre à l’usine et coiffeur à ses heures, le jardinier, Cadet, ancien valet promu chauffeur dès l’achat de la première voiture, enfin Bouboule, le dévoué secrétaire qui montait ensuite porter le courrier et prendre les ordres du patron.

Puis Coco le relayait pour passer le coup de rasoir et subir les taquineries de Papa. Lanon démarrait le plat du jour et donnait l’ordre à Marcel de choisir dans le caveau les vins qui convenaient au festin.

Les menus étaient soigneusement élaborés par Papa qui s’installait dans la cuisine. Lanon, plantée debout en face de lui (pas question de s’asseoir auprès du patron), prête à discuter et faire critiques et objections.

Maman se gardait bien de se montrer, elle avait horreur des préoccupations ménagères et faisait confiance à Lanon, seule personne au monde dont elle redoutait les foudres. La chère Lanon, d’ailleurs, jugeait  » Madame  » parfaitement incapable de  » tenir la maison ».

Les années passèrent, marquées allègrement par la naissance de deux adorables petites sœurs accueillies avec enthousiasme par toute la maisonnée. Les recommandations et menaces de Lanon pleuvaient sur nous à toute heure du jour : « ne venez pas me déranger, je roule ma pâte à tarte ! Vous n’avez pas bu votre chocolat, ne sortez pas l’estomac vide ! Il fait froid, mettez votre « cache-nez  » ! Je vois bien que vous avez encore mal au ventre. Mettez la brique chaude sur votre culotte. Il faut vous changer, nous aurons du monde ce soir. Monsieur André, vous m’avez chipé des boulettes, je le dirai à votre mère, et si vous me dites encore «  tu me fais chier » vous aurez une bonne rossée de votre père. Etc…etc…

Lanon avait 65 ans de service lorsqu’elle se résigna enfin à prendre sa retraite. Papa lui avait fait restaurer une maisonnette, véritable observatoire, près du portail du parc, d’où elle pouvait épier toutes les allées et venues des membres et amis de la famille et elle ne s’en privait pas ! Elle harcelait de conseils et d’admonestations la jeune Eva qui avait pris sa suite et s’en tirait très bien.

Lanon connaissait les goûts et habitudes des invités et veillait à la préparation des plateaux des petits déjeuners :  » Monsieur untel prend du café au lait et de la brioche (faite maison), Madame prend un thé-citron et du pain grillé, beurre, confitures ». Lanon n’oubliait rien ni personne, elle avait une mémoire incroyable.

Peu à peu, les oiseaux ont quitté leur nid, les mariages les ont dispersés. Lanon faisait de beaux cadeaux, édredon de duvet (qui finit sa carrière sur un lit des Pascatins), une paire de draps brodés (sortis depuis longtemps de l’armoire du Chalet). Nous avons même reçu, à notre premier Noël, une énorme dinde, expédiée par elle à Toulon : nous en avons mangé pendant une semaine et fait profiter nos amis !

Les jeunes femmes, en vacances à Longchamp, confiaient leurs bébés à Lanon qui en était tout émue. Nous avions droit alors, au spectacle rituel des temps passés : Lanon plaçait son chapeau de paille sur la tête du bébé (fasciné) et le faisant danser en chantant le refrain bien connu :

 » Il a mis l’chapeau de la vieille – tra la la la… « 

Cela marchait, le bébé riait, sa mère avait plaisir à se souvenir, Lanon triomphait : « Vous voyez bien, vous ne savez pas y faire »… Elle, chère Lanon de ma jeunesse, a toujours  » su y faire « .

 

(1) Tante Christiane a raison quand elle parle du château de Bossuet. Il a effectivement appartenu à Claude Bossuet oncle de l’Evêque. Ledit château ayant été acheté en 1796 (après avoir été bien national) par Martin Léjéas. Quant à la comtesse Léjéas dont il est question, il ne peut s’agir que d’ Hélène Marie Jurien de la Gravière, fille du Vice-Amiral du même nom et qui épousa en février 1877 à Paris Hugues René Martin, comte Léjéas (noblesse d’Empire), propriétaire du château d’Aiserey. Leur fils en effet, né en 1881, ne se marie qu’en 1809. Cette comtesse Léjéas, veuve en 1909, mourra en 1940.

Et tante Christiane a encore raison quand elle affirme que c’est Juliette Moisand, soeur d’Horace et tante de Gaëtan qui est à l’origine du mariage d’Hélène et de Gaëtan. Il est en effet tout à fait certain que Juliette connaissait la comtesse Léjéas, qui avait le même âge qu’elle à deux ans près, puisque le comte Léjéas, le Vice-Amiral Jurien de la Gravière, et Horace Moisand sont témoins tous les trois à son second mariage avec Joseph Bonnefin en 1889 à Paris ( Juliette avait épousé en premières noces Guy de Binos, décédé en 1887).

Côté Charbonnier, il est évident qu’en raison de la proximité de Longchamp et d’Aiserey, les deux familles se connaissaient. Le comte Léjéas avait été lieutenant de cavalerie ce qui pouvait lui créer des liens avec Robert, lui-même capitaine de cavalerie, et qui chassait à courre.

(Note de Geneviève Moisand)

(2) Il s’agit d’Horace dont Geneviève Moisand a dressé le portrait dans le bulletin précédent. Bien qu’absent au mariage de son fils Gaëtan avec Hélène en 1908, les liens ne semblent  pas avoir été rompus pour autant entre son fils et lui, puisqu’il peut voir son petit-fils, Henry, né un an plus tard. Le « roi de Rome » aura bien peu de temps pour apprécier et se souvenir de son grand-père, puisqu’ Horace décède en 1911.

(Notes des administrateurs)  

photo de titre : Lanon avec les « deux adorables petites soeurs », Marie-Thé et Mamie                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

                                                                

           

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imgp14555c.vignetteAbuelita, buenas noches

                Marie-Hélène Duffour Froissart

C’est le 20 juillet dernier, dans la soirée, que, par le biais du téléphone, je reçus, pour mon anniversaire, un cadeau inattendu et tout à fait bouleversant. Il s’agissait de deux petits garçons, Colombiens de naissance, destinés à Florence et Marc-Antoine qui les attendaient  depuis si longtemps déjà qu’ils se désespéraient avec nous de les voir jamais apparaître.

Ils ont posé le pied sur le sol de la France le 18 septembre dernier après avoir vécu avec leurs parents adoptifs une période d’adaptation de plusieurs semaines en Colombie.

Quand vous entendez cette nouvelle au bout d’une ligne téléphonique et que c’est votre gendre qui vous l’offre, vous ne savez ni ne pouvez poser les questions intelligentes. On commence par l’âge, le prénom, la date de départ des parents adoptifs, le retour approximatif sur le sol de France, et au fur et à mesure qu’on les formule, s’installe une émotion qui ne vous quittera plus avant longtemps. Cela ressemble de près ou de loin à ce que vous avez vécu quand d’autres de vos enfants vous ont appris une naissance ; c’était déjà au téléphone, le plus souvent pendant la nuit. Les parents avaient toujours tenu cachés le sexe et le prénom, mais vous saviez de l’enfant depuis sept ou huit mois qu’il serait votre petit-fils ou votre petite-fille et vous lui donniez un visage qui ressemblait à ceux que vous aviez déjà accueillis. Mais là, impossible de faire fonctionner son imagination.

J’ai cependant appris qu’Andres Felipe avait six ans  et Juan David  bientôt quatre ans, qu’ils étaient demi-frères et que j’allais les visualiser par le biais d’internet.

En découvrant leurs visages, j’avais Florence au téléphone et je m’entends encore lui dire comme je les trouvais magnifiques, ce qui se confirma largement par la suite. Ces deux petits sont réellement magnifiques. Leurs grands yeux noirs ne peuvent s’oublier non plus que leur sourire séducteur. Les photos ont rapidement envahi ma cheminée et mon sac et dans les jours qui ont suivi cette nouvelle je les ai longuement regardées, plusieurs fois par journée. Je ne peux pas dire vraiment ce que j’éprouvais. Une grande joie sans doute à la mesure de la joie de Florence et de Marc-Antoine, mais aussi quelques appréhensions à l’idée que définitivement ils ne reviendraient pas seuls.

Grâce au ciel j’ai une fille qui m’a fait réagir en matérialisant l’évènement. Il fallait  envoyer en  Colombie, des « muñecas » ou  « doudous » et je devais d’une part les trouver et d’autre part y ajouter une note personnelle en les brodant comme je l’ai fait plus de cent fois quand s’annonce une naissance.Sans hésiter j’ai jeté mon dévolu sur deux petits ours faisant office de sac à dos, dont les collerettes furent brodées de dessins enfantins et de discrètes initiales des prénoms connus. Discrètes parce que non définitives, les parents souhaitant un prénom français dont le port devait être autorisé par la justice colombienne, ce qui était aléatoire et nous interdisait de connaître le choix de nos enfants. J’ai donc brodé un très discret A.F. sur l’ours beige et J.D sur l’ours bleu et par ce biais communiqué avec ces enfants qui déjà devenaient mes petits enfants. Il paraît que leur premier souci, au reçu de ces cadeaux, fut d’enlever la collerette qui ressemblait à une bavette et n’était pas nécessaire puisque les ours n’étaient pas à table !!! Mais ce fut une première approche pour me faire la main en quelque sorte.

Plus tard nous les avons rejoints dans leur campagne orléanaise et avons concrétisé cette incroyable nouvelle autour d’une bouteille de champagne. Nous avons appris les transformations de leur appartement et surtout l’aménagement de la chambre des deux enfants : mon lit d’adolescence avait émigré plus loin pour laisser place à des lits superposés que finalement les deux petits n’occupent que partiellement puisqu’ils veulent dormir ensemble jusqu’à aujourd’hui.

Le pèlerinage annuel et incontournable à Lourdes avec Thibaut, notre petit-fils handicapé, vécu avec Marc-Antoine et Florence qui ont pu le réaliser juste avant leur départ, nous a permis d’être avec  eux dans cette attente qui, à des degrés divers, nous  bouleversait et de prier, tournés vers Marie, la mère par excellence, à laquelle, en ce qui me concerne, je n’ai pu qu’égrener la litanie des prénoms pour lesquels nous étions là : Thibaut, Andres Felipe, Juan David, trois petits-enfants dont la vie est difficile et dont je voudrais absorber tout ou partie de leur souffrance : Thibaut, mon merveilleux petit héros de patience et de courage discret et mes deux colombiens arrachés à leur terre natale et à leurs souvenirs.

Puis nous avons attendu des nouvelles par le biais d’internet : une photo des deux parents et des deux petits, toujours aussi charmants. Une famille aux contours dessinés sans rien d’alarmant : Marc-Antoine au large sourire, Florence plus discrète dans sa joie, comme si elle n’y croyait pas encore, Andres Felipe très à l’aise dans les bras de sa mère et  Juan David, mignon à croquer, fixant timidement l’objectif.

Au cours des semaines qui ont suivi, nous préparions notre grande fête d’anniversaires et étions largement occupés. Mais, en toile de fond, se dessinaient les petits garçons dont nous savions un peu plus, mais jamais assez. Leurs deux photos furent rajoutées à l’arbre généalogique qui présidait à notre réunion familiale. Je savais alors que le jugement avait autorisé des prénoms français. Devant mon insistance pour présenter  les enfants à la famille, Florence a fini par me les apprendre et nous avons alors pu parler d’eux plus facilement qu’en les désignant comme étant le grand et le petit. Ils se prénomment désormais Alexis et Gaëtan et c’est une impression curieuse que d’appeler du fond de son cœur des prénoms jamais dits jusqu’alors : deux enfants inconnus qui sont légalement vos petits-enfants.

Je ne sais plus quel fut  le soir où j’entendis au téléphone une petite voix  qui me bouleversa et qui, à des milliers de kilomètres me souhaitait une bonne soirée : « Abuelita, buenas noches». L’aventure prenait corps et je savais qu’un enfant parlait à sa grand-mère et que j’étais cette grand-mère.

Quand les dernières lumières de notre fête furent éteintes, nous avons pu programmer notre voyage à Versailles pour la rencontre que nous allions vivre. Trois heures de T.G.V. – c’est peu et c’est beaucoup – parce que la tension monte avec les kilomètres et que ce n’est pas la peine de tenter une lecture ou une réflexion solide.

On peut toujours imaginer que les enfants réagiront comme ceci ou comme cela. Ce n’est pas ainsi que les choses se déroulent. Il faut juste être prêts et réaliser que ce projet porté intensément avec nos enfants prend visage. Il faut être prêts et ouvrir les bras. Nous n’avons eu aucune peine à les ouvrir tout grand tant Alexis et Gaëtan sont confiants et tendres.

Nous avons vécu avec eux une semaine étonnante et fatigante. Etonnante, comme ils sont étonnants de tendresse, de spontanéité, d’intelligence. Fatigante tant ils n’ont rien d’autre à dire pour se préserver de tout ce qu’on veut leur imposer qu’un « non » catégorique ou une colère inattendue et violente ou encore une fuite vers on ne sait quel horizon dont ils ignorent eux-mêmes les contours. Aujourd’hui où je viens de les quitter pour la seconde fois, après un petit séjour avec eux à la campagne, et où j’ai appris leurs larmes après notre départ, où j’ai tenté d’écouter ce qu’ils disaient d’eux-mêmes à travers leurs cris, leurs jeux, leurs disputes, leurs rires et leurs baisers, aujourd’hui je mesure déjà toute ma tendresse pour eux et ne retiens que leurs petites mains au creux de la mienne, leurs oreilles attentives à nos histoires ou à nos chants, leur excitation à recevoir un téléphone portable à cinq sous, les « maman, papa » qu’ils clament du matin au soir…

Il y a du pain sur la planche. Ce n’est pas à moi que revient la lourde tâche d’éducation dont ils ont besoin. Il ne m’appartient que de les regarder avec de vrais yeux, de les écouter avec de vraies oreilles et de les aimer avec un vrai cœur d’ « Abuela » : C’est comme un titre de gloire décerné en fin de carrière à la grand-mère que je suis depuis vingt ans maintenant.    

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

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 DSC_0445b-150x99  Venez à Grez !

                                       Geneviève, Daniel et Gaëtan Moisand

Internet a (parfois) le mérite de permettre des découvertes ou des rencontres improbables.  Ainsi, sur notre blog, il arrive que des étrangers à la famille écrivent des commentaires, qui se révèlent souvent être  de bonnes surprises. Commentaires que le lecteur  du  Chardenois  ne découvre pas nécessairement,  parce qu’ils sont écrits le plus souvent à la suite d’un bulletin déjà ancien.

Ainsi, Claire Leray a écrit en juin 2011 un commentaire, attaché au bulletin n° 4 de janvier 2010 dans lequel on pouvait lire un article collectif intitulé “L’énigme des signatures, enquête sur les deux frères peintres Marcel et Maurice Moisand”. Voici son commentaire : 

   DSC_0460b-199x300 J’habite Grez-sur-Loing et suis présidente d’une association ” Artistes du Bout du Monde” qui a pour objet de faire connaître les colonies d’artistes ayant résidé à Grez à partir de 1860 ce qui est peu connu en France car parmi eux, de très nombreux étrangers dont, à partir de 1890, une colonie japonaise.

Maurice Emile Moisand a vécu à Grez dans une propriété qui s’appelait ” l’Atelier”. Il y est décédé le 13 février 1934. Nous connaissons peu de chose sur cet artiste et serions prêts, avec votre aide, à publier un article dans la revue ” les cahiers Artistes du Bout du Monde”.

En attendant le plaisir de vous lire, Claire Leray

Et bravo pour toute la communication que vous réalisez sur votre famille.

L’association « les Artistes du Bout du Monde » avait décidé de communiquer  dans un prochain n° de sa revue sur Maurice Moisand, dont elle ne savait que très peu de choses. En consultant internet pour chercher à en savoir davantage, Claire Leray a découvert « le Chardenois » et les articles sur les peintres Moisand : ce qui l’a incitée à écrire ce commentaire.

Pour une surprise, ce fut une très heureuse surprise ! D’un coup, nous découvrions tout un pan de l’histoire de Maurice, le peintre animalier de la famille, créateur, entre autres, du service de faïence le Deyeux. Pan d’histoire totalement ignoré de nous tous, jusqu’à ce jour.

Le voyage à Grez-sur-Loing s’imposait donc. « Voyage » est un bien grand mot, puisque ce village se situe à moins de 100 kms de Paris. Après plusieurs échanges avec Claire Leray, présidente pleine d’allant de l’association « Artistes du bout du Monde », les trois auteurs de cet article se retrouvèrent à Grez un beau jour de septembre dernier.

Ce qui suit est un résumé très succinct de ce qu’elle nous a appris et de ce que nous avons pu lire dans les superbes Cahiers publiés une fois l’an par son association. Notre but étant, bien sûr, que le lecteur connaisse le village où Maurice Moisand a vécu une bonne partie de sa vie et découvre pourquoi il n’est pas arrivé là par hasard.  

Grez fut l’une des colonies artistiques qui se créèrent spontanément en Europe dans la deuxième partie du XIXème siècle, dans des lieux éloignés  des centres urbains et industriels. La première d’entre elles fut celle de Barbizon à l’orée de la forêt de Fontainebleau. Elle fut principalement composée d’artistes français (Jean-François Millet et Théodore Rousseau en sont les représentants les plus connus) au contraire de celle de Grez, qui fut essentiellement étrangère. Ceci explique certainement qu’en France aujourd’hui encore on connait Barbizon et on ignore Grez.

SargentJS_Stevenson-300x250 Barbizon   accueillait aussi quelques artistes étrangers, lesquels étudiaient pendant l’automne et l’hiver dans des ateliers parisiens comme celui de Carolus-Duran ou encore à l’Académie Julian. Un petit groupe d’étrangers composé notamment des cousins Stevenson (l’un peintre, l’autre écrivain, le futur auteur de « l’Ile Au Trésor » et de « Dr Jekill et Mr Hyde » ) cherchait au cours de l’été pluvieux de 1875 des distractions qui manquaient à Barbizon. L’un d’eux suggéra alors: « Vous savez, il y a un village de l’autre côté de la forêt, je n’y suis jamais allé, mais je sais qu’il y a une rivière et une auberge acceptable ». (photo en tête de § : portrait de Robert Louis Stevenson par John Singer Sargent. Les deux hommes se croisèrent à Grez en 1876)

Sans plus attendre, le petit groupe partit pour Grez, situé au sud de la grande forêt alors que Barbizon est au nord de celle-ci. Malgré la pluie qui ne cessait pas de tomber, ils furent charmés par le village et s’installèrent à la pension Chevillon qui leur plut immédiatement : la patronne était accueillante, le jardin descendait à la rivière et la table était de bonne qualité. 

the-bridge-at-Grez-J.Lavery-300x125 Le beau temps revenu, ils découvrirent que la rivière permettait des exercices sains (baignade, canoë et  pêche) et fournissait aussi de nouveaux motifs aux peintres, dont le  vieux pont qui allait devenir une « figure » maintes fois reproduites de l’art naturaliste de la fin de siècle. Sa structure rappelle un peu celle du Pont-Neuf à Paris comme l’avait remarqué Christo, en 1985, venu « l’emballer » à titre d’essai afin de mieux convaincre les édiles parisiens d’en faire de même pour le Pont-Neuf. (photo en tête de § :le pont de Grez par John Lavery)

Au printemps 1876, la « découverte » de Grez ayant fait le tour des ateliers, beaucoup de peintres, Américains et Britanniques pour la plupart, décidèrent de s’installer à Grez pour les beaux jours. C’était une colonie  d’hommes, en apparence du moins : la présence des femmes était mal vue, à l’exception des modèles que beaucoup de ces messieurs amenaient et qui bien sûr contribuaient largement aux réjouissances. Les choses changèrent quelque peu lorsqu’arrivèrent deux Américaines peintres, Fanny Osbourne et sa fille Isobel, qui toutes deux étudiaient à l’Académie Julian à Paris. 

Robert Louis Stevenson arriva parmi les derniers à Grez cette année-là. Il fit une entrée théâtrale un soir où tout le monde était attablé à la Pension Chevillon. Ses yeux se posèrent sur Fanny et il déclara plus tard qu’il sut à ce moment même qu’il l’aimait et qu’elle deviendrait sa compagne pour la vie. Ce qui fut le cas.

AsaiChu-%C3%A9glise-de-Grez-213x300 Il  y eut bien d’autres idylles d’artistes à Grez et des mariages. Parmi ceux-ci, il faut citer celui de Jelka Rosen, jeune peintre allemande et de Frederick Delius, compositeur britannique, parce que ce sont eux qui ont été  les plus durablement fidèles à Grez (avec Maurice Moisand !). Au printemps 1897, Delius rendit visite à Jelka, qu’il avait rencontré à Paris l’année précédente et qui venait d’acheter une propriété à Grez : ce devait être pour un week-end, il s’y installa… pour le restant de ses jours ! Ils se marièrent en 1903 à Grez et y vécurent jusqu’à leur mort. Leur long séjour à Grez correspond assez exactement à celui de Maurice Moisand, qui découvre Grez probablement en même temps que Jelka et Frederick et y demeure jusqu’à la fin de ses jours. Maurice décède en 1934, la même année que Delius. Ils se sont vraisemblablement connus. (photo en tête de § : l’église de Grez par Asai Chu ; au 1er plan à g. la maison de Jelka et Frederick Delius)

b-Atelje-idyll_Konstn%C3%A4rens_hustru_med_dottern_Suzanne_av_Carl_Larsson_1885-224x300  Les vagues de peintres se succédèrent à Grez : après les Américains et les Britanniques des années 70, vinrent en grand nombre, dans les années 1880, des Suédois dont le plus connu est Carl Larsson. Ce dernier se maria avec une jeune peintre suédoise, Karin Bergöö, qu’il rencontra à Grez. La légende veut qu’il lui déclara sa passion sur le pont où ils avaient l’habitude de peindre l’un et l’autre. Leur fille Suzanne naquit un an plus tard à Grez, « le premier enfant étranger à être né dans le village depuis la création du monde », remarqua Larsson. (photo en tête de § : Karin et Suzanne par Carl Larsson)

 b-Blomsterf%C3%B6nstret_av_Carl_Larsson_1894-300x199 Carl Larsson est très populaire en Scandinavie et en Allemagne avec la large diffusion, de son vivant, et sans discontinuité depuis lors, des aquarelles qu’il réalisa dans la maison de Sundborn où il vécut après son retour de France. Il y dépeint un monde paisible et heureux en contrepoint de son enfance dure et pauvre : celui de sa famille, qui s’agrandit au fil du temps avec la naissance de 8 enfants, et de sa maison que Karin décore avec un tel goût que les Carlsson sont considérés aujourd’hui  comme les inventeurs du « swedish style ». (photo en début de § : les fleurs à la fenêtre par Carl Larsson) 

August_Strindberg_1899_painted_by_Carl_Larsson-210x300 Pendant cette période suédoise, August Strindberg, écrivain, notamment de pièces de théâtre, mais aussi peintre et photographe, séjourna à plusieurs reprises à Grez. Maîtrisant parfaitement le français, il parcourait les routes de Grez et des environs, carnet à la main, allant à la rencontre des gens qu’il interrogeait sur leur région et sur leur mode de vie. Il préparait un livre qui fut publié quelques années plus tard et s’intitula « Parmi les paysans français » dans lequel il décrit le village de Grez et la vie des paysans des alentours. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains suédois. “Mademoiselle Julie”, sa pièce la plus connue, a été jouée au dernier  festival d’Avignon, avec, dans le rôle principal, Juliette Binoche et le sera à nouveau au Théâtre de l’Odéon en mai-juin 2012 dans la même mise en scène et avec la même actrice. (photo en tête de § : A. Strindberg par Carl Larsson)

Kuroda-la-lecture-b-245x300 Dans les années 1890, où revinrent bon nombre de peintres anglo-saxons, ce sont les peintres japonais qui tinrent la vedette, notamment Asai Chu et Kuroda Seiki, ce dernier très célèbre au Japon, où il est considéré comme le père de la peinture moderne de style occidental. Kuroda resta près de 3 ans à Grez : il succomba au charme du village sans doute, mais certainement aussi et plus encore à celui d’une jeune fille du village, Marie Billaut, qui devint son modèle et dont il réalisa de beaux portraits comme « la lecture » qui fut accepté au Salon de 1891.(photo en tête de § : la lecture par Koruda Seiki)

“Venez à Grez !”, tel fut le mot d’ordre  qui courut sur plusieurs décennies dans les ateliers parisiens. Grez dut probablement une partie de son succès à la proximité de Barbizon, mais plus sûrement encore au développement dans les années 1860 de l’hôtellerie avec la création des pensions Laurent et Chevillon et du chemin de fer avec l’inauguration de la gare de Bourlon-Marlotte-Grez. Le charme de Grez, qui séduisit d’emblée les premiers arrivants anglo-saxons en 1875 et tous leurs successeurs, a fait le reste.

C’est ainsi que sur sa plus riche période qui va de 1860 à 1914, le village de Grez-sur-Loing accueillit plus de 300 artistes qui y séjournèrent pour une semaine, un mois, un an ou… leur vie durant comme ce fut le cas pour Maurice Moisand.

Et Maurice Moisand , précisément ? Qu’en est-il !?

Il est probable qu’il commença à séjourner à Grez dans les années 1890, mais sans qu’à ce jour nous connaissions la date exacte de son premier séjour. Ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’il y vivait de façon permanente en 1902.

Nous n’en dirons pas plus aujourd’hui sur lui : il faut laisser le temps à notre Sherlock Holmes archiviste et généalogiste qu’est Daniel Moisand de tirer tous les fils des découvertes récentes du côté de Grez.

Daniel reviendra donc dans un prochain bulletin (et dans le Cahier 2012 de l’association « Artistes du Bout du Monde ») sur la vie et l’œuvre de Maurice-Emile Moisand. Peut-être en profitera-t-il pour évoquer également celles de Marcel-Emmanuel Moisand dont la signature (et donc l’oeuvre) est désormais, au moins pour les lecteurs fidèles du Chardenois, bien différenciée de celle de Maurice.

L’article de Daniel sera aussi l’occasion de rendre compte d’une petite surprise que nous avons eue à Grez en septembre dernier, déterminante dans l’enrichissement de la connaissance que nous pouvons avoir à ce jour sur les deux peintres.  

Nous tenons à remercier vivement Claire Leray pour l’accueil qu’elle nous a réservé dans son village de Grez-sur-Loing et pour l’accord qu’elle nous a donné de publier le présent article, dont les sources sont largement puisées dans les Cahiers de son association. Une brochure intitulée  “Les colonies artistiques de Grez-sur-Loing, 1860-1914 ”, reprend un certain nombre d’articles de ces Cahiers, elle  a été publiée en 2010  et est en vente au Musée d’Orsay à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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